L’or redevient monnaie des monnaie

20 mai 2026
6 min de lecture
Lingots d'or et carte du détroit d'Ormuz — or valeur refuge guerre Iran 2026

Pendant la guerre en Iran, l’or a chuté de 24 %. Lu comme une défaillance de la valeur refuge, ce mouvement est en réalité une démonstration : l’or a retrouvé son rôle monétaire originel — celui de monnaie des monnaies, le seul actif convertible en n’importe quelle devise sans en déprécier aucune.

Une chute de 24 % qui ressemble à une défaillance

L’or a chuté de 24 % pendant une guerre au Moyen-Orient — fait apparemment inexplicable pour un actif réputé valeur refuge. Fin janvier 2026, l’once culminait aux alentours de 5 600 dollars. En mars, au plus fort des bombardements américains sur l’Iran et de la fermeture du détroit d’Ormuz, elle touchait 4 100 dollars. Le comportement historique de l’or plaidait pourtant pour l’inverse : lors de la guerre du Golfe en 1990, l’or avait progressé de 13 % ; après le 11 septembre 2001, il avait bondi avant de se stabiliser à la hausse ; lors de l’invasion de l’Ukraine en février 2022, il avait gagné 9 % en deux semaines. La lecture spontanée — l’or faillit à sa mission — ne résiste pas à l’analyse. JPMorgan l’a formulé sobrement en mai 2026 : « la chute ne signifie pas une perte de foi dans l’or, mais que certains détenteurs avaient besoin de liquidités plus que de protection. » Cette formulation, apparemment technique, contient en réalité toute la démonstration.

Le besoin en dollar des pays du Golfe

Les économies du Golfe dépendent du dollar pour survivre — pas seulement pour commercer. Elles importent entre 80 et 90 % de leur alimentation, dont près de 70 % transitaient par le détroit d’Ormuz avant la guerre. L’eau potable elle-même repose sur la désalinisation — 90 % aux Émirats et au Koweït, 70 % en Arabie Saoudite —, une infrastructure dont les coûts opérationnels sont libellés en dollars. Les exportations pétrolières, seule source de revenus extérieurs, sont intégralement libellées en dollars et transitaient elles aussi par Ormuz.

Quand le détroit s’est fermé, deux flux se sont taris simultanément : les importations vitales ne pouvaient plus rentrer, et les pétrodollars ne pouvaient plus sortir. La dépendance n’était pas une question de préférence commerciale — elle était vitale, et la fermeture d’un seul point de passage l’a mise à nu.

Le piège monétaire

D’ordinaire, un pays qui manque de devises étrangères dispose d’un mécanisme standard : vendre sa propre monnaie sur les marchés des changes contre des dollars. L’opération fait mécaniquement baisser la valeur de sa devise, mais elle fonctionne — c’est la voie empruntée quotidiennement par des dizaines de banques centrales à travers le monde pour gérer leurs besoins en liquidités.

Les pays du Golfe ne peuvent pas l’emprunter. Leurs monnaies sont arrimées au dollar par des ancrages fixes, appelés currency pegs, maintenus depuis des décennies : le dirham émirati est verrouillé à 3,6725 AED/USD depuis 1978, le riyal saoudien à 3,75 SAR/USD depuis 1986, le Qatar, Bahreïn et Oman ayant adopté des dispositifs similaires. Rompre ces ancrages, c’est menacer l’ensemble de l’architecture économique nationale — la confiance des investisseurs, la valeur des épargnes locales, le coût de toutes les importations vitales.

L’histoire monétaire en a montré le prix à deux reprises. En 1997, la Thaïlande a abandonné son ancrage au dollar sous la pression des marchés : le baht s’est effondré de 50 %, entraînant une crise régionale qui a traversé toute l’Asie. En 2001, l’Argentine a rompu son peg : le peso a perdu les deux tiers de sa valeur, le pays a fait défaut, un tiers de la population a basculé sous le seuil de pauvreté. Pour les pays du Golfe, cette voie était inenvisageable. Il fallait une troisième voie.

L’or comme troisième voie

Le déclencheur est identifiable avec précision : en février 2022, les États-Unis et leurs alliés ont gelé environ 300 milliards de dollars de réserves russes. Le message adressé à toutes les banques centrales du monde était sans ambiguïté — une réserve en dollars peut être neutralisée par décision politique. Dès lors, les achats d’or ont explosé : 1 082 tonnes nettes en 2022, 1 037 tonnes en 2023, environ 850 tonnes en 2025, 244 tonnes au seul premier trimestre 2026. La part de l’or dans les réserves mondiales allouées est passée d’environ 18 % à 26 % en trois ans.

L’exemple le plus documenté de l’utilisation de cet or comme instrument monétaire d’urgence est celui de la Turquie. En deux semaines après le début de la guerre en Iran, la banque centrale turque a vendu et swappé 58,4 tonnes d’or — soit environ huit milliards de dollars — pour défendre la lire sous pression. Sur l’ensemble du mois de mars 2026, ce sont près de 131 tonnes qui ont été mobilisées. L’opération est cliniquement précise : la lire n’a pas été sacrifiée, l’ancrage de facto a tenu, les liquidités en dollars ont été reconstituées. La Turquie a recommencé à racheter de l’or dès que la pression s’est allégée — preuve que la vente était conjoncturelle, pas structurelle.

Les banques centrales, fonds souverains et grandes familles du Golfe ont suivi le même mécanisme. Les volumes ne sont pas publics — le marché de gré à gré ne publie pas de données en temps réel. Mais la contrainte était identique, et la chute de 24 % de l’or en témoigne : l’or a joué, à grande échelle, le rôle que ni le riyal ni le dirham ne pouvaient jouer.

La volatilité comme preuve de la fonction

Pour comprendre ce que la guerre en Iran a révélé, il faut remonter au 15 août 1971. Ce jour-là, Richard Nixon a annoncé la fin de la convertibilité du dollar en or, mettant un terme au système de Bretton Woods instauré en 1944 — qui avait fixé le dollar à 35 dollars l’once et fait de l’or la réserve ultime du système monétaire international. Pendant un demi-siècle, l’or a flotté librement, traité comme une matière première parmi d’autres, sa fonction monétaire officiellement suspendue.

La guerre en Iran a démontré que cette suspension était administrative, pas réelle. Dès que le système monétaire a été mis sous pression extrême — des États sans accès à leurs propres sources de dollars, des devises impossibles à dévaluer, une urgence de liquidités sans précédent —, l’or est redevenu spontanément ce qu’il avait toujours été : le seul actif accepté par toutes les contreparties, convertible en n’importe quelle devise, sans obligation d’aucun État, sans risque de gel politique. Un actif massivement vendu pour répondre à une urgence baisse mécaniquement — c’est précisément ce qui s’est produit.

Ce que les marchés ont lu comme une défaillance était, en réalité, la preuve de la fonction.

Christophe BrochardGroupe Quinze — Gestion Privée

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